Imaginez un débat animé lors d’un dîner de famille. Votre cousin fait soudain une remarque polémique avec laquelle vous n’êtes pas d’accord. Deux options s’offrent à vous : faire appel à votre intelligence émotionnelle (QE) pour garder votre calme, comprendre son point de vue et répondre avec empathie, ou mobiliser les capacités mesurées par votre quotient intellectuel (QI) pour défendre votre position à l’aide d’arguments logiques et de preuves.
Le QE et le QI sont tous deux précieux. Savoir quand faire appel à l’un ou à l’autre peut vraiment améliorer nos échanges et notre efficacité, aussi bien dans notre vie personnelle qu’au travail.
Dans cet article, nous verrons lequel, du QE ou du QI, compte le plus selon les situations que vous pouvez rencontrer.
1. Comprendre le QI
Qu’est-ce que le QI, ou quotient intellectuel ?
Le QI, ou quotient intellectuel, mesure vos capacités cognitives à l’aide de tests standardisés. Il évalue votre aptitude à résoudre des problèmes, à analyser des données et à comprendre des idées complexes. Les personnes ayant un QI élevé, comme certains scientifiques et ingénieurs, excellent souvent dans les domaines qui exigent de solides capacités d’analyse et de raisonnement logique. Le QI sert à évaluer les aptitudes scolaires et à repérer les personnes présentant des capacités intellectuelles exceptionnelles ou des difficultés cognitives.
Brève histoire du QI
Le concept de QI a été introduit en 1905 par le psychologue français Alfred Binet. Il a mis au point l’échelle Binet-Simon pour repérer les élèves ayant besoin d’un soutien scolaire. Bien que le test initial de Binet ait été conçu pour identifier les enfants qui avaient besoin d’une aide supplémentaire à l’école, il est rapidement devenu un outil servant à repérer et à étiqueter certains enfants comme « faibles d’esprit ». Le psychologue américain Lewis Terman a ensuite révisé ce test en 1916 pour créer l’échelle d’intelligence Stanford-Binet, devenue une méthode de référence pour mesurer l’intelligence aux États-Unis. À l’origine, le QI était calculé en divisant l’âge mental d’une personne par son âge réel, puis en multipliant le résultat par 100.
Comment mesure-t-on le QI ?
Aujourd’hui, la plupart des scores aux tests de QI sont calculés en comparant le résultat de la personne à la moyenne des résultats obtenus par d’autres personnes du même âge. Parmi les tests de QI couramment utilisés, on trouve :
- L’échelle d’intelligence Stanford-Binet
- L’échelle d’intelligence de Wechsler pour adultes
- L’échelle d’intelligence de Wechsler pour enfants
- Les tests de capacités cognitives Woodcock-Johnson
- Les échelles d’aptitudes différentielles
Ces tests mesurent diverses capacités, comme le traitement des informations visuelles et spatiales, les connaissances générales, le raisonnement face à des problèmes nouveaux, la mémoire de travail et le raisonnement quantitatif. En général, un score de 100 correspond à la moyenne. Les scores supérieurs à 130 sont considérés comme très élevés, tandis que les scores inférieurs à 70 peuvent indiquer des difficultés cognitives.
2. Comprendre le QE
Qu’est-ce que le QE, ou quotient émotionnel ?
Le QE, ou quotient émotionnel, mesure votre intelligence émotionnelle. Il repose sur la capacité à comprendre et à gérer vos propres émotions, tout en faisant preuve d’empathie envers les autres. Le QE fait intervenir l’empathie, la régulation de ses émotions et la capacité à encourager les personnes qui vous entourent. Il s’agit de savoir distinguer différentes émotions et de s’appuyer sur les signaux émotionnels pour orienter ses décisions et ses actions.
Brève histoire du QE
Le concept d’intelligence émotionnelle a été introduit dans les années 1990 par les chercheurs Peter Salovey et John Mayer. Ils l’ont défini comme « la capacité à percevoir ses propres sentiments et émotions ainsi que ceux des autres, à les distinguer et à utiliser ces informations pour guider sa réflexion et ses actions ». Le concept a toutefois été popularisé par le livre de Daniel Goleman paru en 1995, « Emotional Intelligence: Why It Can Matter More Than IQ », qui l’a fait connaître au grand public, notamment dans les milieux professionnels et éducatifs.
Comment mesure-t-on le QE ?
Plusieurs types d’évaluations permettent de mesurer le QE. Certains sont des questionnaires d’autoévaluation : les personnes répondent à des questions sur leurs propres sentiments, pensées et comportements. D’autres reposent sur les évaluations de personnes qui les connaissent bien. Parmi les tests de QE courants, on trouve :
- Le test d’intelligence émotionnelle de Mayer-Salovey-Caruso (MSCEIT)
- L’inventaire des compétences émotionnelles et sociales (ESCI)
- Le questionnaire d’autoévaluation de l’intelligence (TEIQue)
- L’inventaire du quotient émotionnel de Bar-On
Il existe aussi de nombreux questionnaires d’autoévaluation en ligne. Ces tests peuvent donner une idée générale des capacités émotionnelles d’une personne, mais ils ne sont généralement pas considérés comme des outils de diagnostic. Les évaluations du QE mesurent habituellement les capacités dans des domaines comme la conscience de soi, la régulation des émotions, la motivation, l’empathie et les compétences sociales.
3. Le QE est-il plus important que le QI ?
La réponse n’est pas si simple, car le QE et le QI sont tous deux essentiels dans des contextes différents.
Quand le QI compte plus que le QE
Le QI joue un rôle majeur dans les fonctions qui font appel à l’intelligence logico-mathématique, notamment dans les sciences, la technologie, l’ingénierie et les mathématiques, ainsi que dans les postes stratégiques. Un QI élevé aide à exceller dans les études et la vie professionnelle en donnant les moyens d’analyser les problèmes et de concevoir des solutions innovantes.
Voici quelques domaines où le QI compte davantage :
- Recherche scientifique et ingénierie : les scientifiques et les ingénieurs doivent comprendre des théories complexes, mener des expériences et résoudre des problèmes difficiles. Leur capacité à traiter de grandes quantités d’informations et à raisonner de manière logique est essentielle.
- Analyse de données et statistiques : analyser des jeux de données pour y repérer des tendances, tirer des conclusions statistiques et appliquer des modèles mathématiques demande un QI élevé.
- Développement logiciel : écrire du code, corriger des bugs et créer des algorithmes complexes exige de solides compétences en résolution de problèmes et des connaissances techniques.
- Examens et tests standardisés : un QI élevé est associé à de meilleurs résultats aux tests standardisés (GRE, SAT, LSAT, GMAT, etc.) et aux évaluations scolaires ou universitaires, qui portent souvent sur le raisonnement logique et la mémorisation des connaissances.
- Planification stratégique : élaborer des stratégies d’entreprise à long terme, établir des prévisions financières et gérer des projets de grande envergure demande une capacité de réflexion abstraite et une planification efficace.
Quand le QE compte plus que le QI
Les recherches montrent que l’intelligence émotionnelle devient tout aussi essentielle que l’intelligence mesurée par le QI. Dans le monde du travail actuel, par exemple, l’aisance relationnelle et la capacité d’adaptation sont valorisées. Les personnes ayant un QE élevé jouent donc un rôle clé dans la collaboration et la prise de décision. Le QE est ainsi de plus en plus reconnu et occupe une place essentielle dans notre société.
Daniel Goleman, figure de référence de la recherche sur le QE, souligne l’importance des compétences sociales et de la compréhension des dynamiques d’équipe. Selon lui, l’intelligence émotionnelle est essentielle à la réussite. D’après certaines recherches, elle expliquerait environ 80 % de la réussite. D’autres estimations, comme celle de Travis Bradberry dans Forbes, situent cette part à 58 %. Dans les deux cas, le QE est considéré comme plus important que le QI.
Il n’est donc pas étonnant que les employeurs accordent une grande importance au QE. L’université de Californie du Sud a récemment souligné que le QE occupe désormais une place centrale dans le recrutement et le développement du leadership, en raison de son rôle essentiel dans la collaboration et la prise de décision. Le QE est aussi une compétence clé pour les dirigeants. Selon Daniel Goleman, les dirigeants qui réussissent le mieux se distinguent par leur intelligence émotionnelle : leur capacité à reconnaître et à gérer leurs propres émotions ainsi que celles des autres.
Voici quelques domaines où le QE compte davantage :
- Fonctions de direction : les dirigeants doivent inspirer et motiver leurs équipes, gérer le stress et résoudre les conflits. Les dirigeants dotés d’un QE élevé comprennent les émotions des membres de leur équipe et favorisent un climat de travail positif.
- Vente et service client : comprendre les besoins des clients, répondre à leurs objections et établir une relation de confiance sont des compétences essentielles. Un QE élevé aide à faire preuve d’empathie envers les clients et à leur offrir un excellent service.
- Ressources humaines : les professionnels des RH s’occupent du recrutement, de la formation et des relations avec les salariés. Ils doivent composer avec des dynamiques relationnelles complexes et veiller au bien-être des équipes.
- Accompagnement psychologique et thérapie : les thérapeutes et les professionnels de l’accompagnement doivent comprendre et gérer les émotions des personnes qu’ils suivent, leur apporter un soutien empreint d’empathie et créer un climat de confiance.
- Collaboration en équipe : dans les projets collectifs, comprendre les dynamiques d’équipe, communiquer efficacement et gérer les émotions du groupe améliore le travail d’équipe et la productivité.
4. Le lien entre le QI et le QE
Bien que le QI et le QE représentent des aspects distincts de l’intelligence humaine, de nouvelles données suggèrent qu’il existe un lien entre ces deux notions. Ce lien peut être complexe et parfois contradictoire.
Une étude menée auprès d’internes en médecine et publiée dans l’Open Journal of Psychiatry & Allied Sciences a par exemple constaté que les hommes avaient généralement un QI plus élevé, mais un QE plus faible, tandis que les femmes présentaient le profil inverse. Cette différence entre les sexes montre que le QI et le QE varient d’une personne à l’autre. Elle souligne l’importance de développer les deux pour améliorer ses performances professionnelles et son bien-être personnel. Fait intéressant, l’étude a relevé qu’un QE plus élevé chez les femmes était associé à de moins bons résultats universitaires, tandis qu’un QI plus élevé chez les hommes était associé à de meilleurs résultats. Cela illustre la complexité du lien entre le QI et le QE.
De même, une étude de Treglown et Furnham (2023) menée auprès de plus de 6 000 adultes a mis en évidence des corrélations négatives faibles mais significatives entre différentes facettes du QI et du QE. Certains aspects du QE, comme la gestion des émotions, étaient corrélés positivement au QI, tandis que d’autres, comme la maîtrise des impulsions, présentaient une corrélation négative avec le QI. Autrement dit, un QI plus élevé serait associé à une meilleure gestion des émotions, mais à une moins bonne maîtrise des impulsions en raison de l’anxiété ou du névrosisme.
Si ces résultats suggèrent que le QI et le QE sont distincts, ils restent étroitement liés, avec des effets potentiellement majeurs sur notre vie.
5. Peut-on améliorer son QE ou son QI ?
Trouver un équilibre entre QI et QE peut véritablement faire la différence entre de bons résultats et l’excellence. Les personnes qui développent les deux sont souvent celles qui réussissent le mieux. Elles savent allier vivacité d’esprit et intelligence émotionnelle pour s’épanouir au travail comme dans leur vie personnelle.
Vous pouvez développer à la fois votre QE et votre QI en comprenant leur complémentarité. Le QE concerne la compréhension des émotions, tandis que le QI porte sur le raisonnement logique. Voyons comment progresser sur ces deux plans.
Comment améliorer son QE
Le QE peut se développer à différentes étapes de la vie :
Le développement dès la petite enfance
Commencer tôt peut avoir un effet durable sur l’intelligence émotionnelle d’un enfant. Voici quelques pistes pour aider les enfants à développer un bon QE :
- Encourager le partage et la coopération : apprenez aux enfants à penser aux autres et à bien travailler en groupe.
- Utiliser des jouets et des jeux : proposez aux enfants des jeux qui favorisent l’empathie et la compréhension des émotions.
- Les cours d’apprentissage socioémotionnel (SEL) : des recherches ont montré que ces cours améliorent nettement les compétences sociales des enfants et leur capacité à reconnaître les émotions.
Le développement à l’âge adulte
- Commencez par multiplier les échanges : côtoyer des personnes aux profils variés vous aide à développer vos compétences sociales et votre empathie. Cela renforce votre QE en vous rendant plus sensible aux émotions des autres.
- Passez des tests de QE : évaluer régulièrement votre intelligence émotionnelle vous aide à repérer vos axes de progression pour mieux comprendre et gérer les émotions.
- La lecture : des recherches montrent que lire des œuvres de fiction peut améliorer les capacités de cognition sociale en activant les réseaux cérébraux associés à la théorie de l’esprit. Vous plonger dans le vécu d’autres personnes, réelles ou fictives, peut renforcer votre capacité à comprendre les situations sociales et votre empathie.
- Un accompagnement adapté : faites-vous accompagner par un coach ou un thérapeute pour mieux réguler vos émotions et améliorer vos relations avec les autres.
- La pleine conscience : pratiquez la pleine conscience et la méditation pour mieux reconnaître et maîtriser vos émotions.
- Le développement de l’empathie : participez à des activités ou à des ateliers conçus pour cultiver l’empathie et améliorer les compétences sociales.
Comment améliorer son QI
Si la génétique joue un rôle important dans le QI, certaines activités peuvent vous aider à exploiter pleinement votre potentiel cognitif :
- Les exercices cérébraux : pratiquez des activités qui stimulent le cerveau, comme les puzzles, les mots croisés et les jeux de stratégie.
- La lecture : des études montrent que les compétences en lecture peuvent avoir un effet positif sur l’intelligence générale au fil du temps. Comme nous l’avons vu, lire est donc un bon moyen de développer à la fois son QE et son QI.
- L’apprentissage de nouvelles compétences : lancez-vous dans de nouveaux loisirs ou explorez de nouveaux sujets pour garder un cerveau actif et flexible.
- Les techniques de résolution de problèmes : entraînez votre raisonnement logique et votre esprit critique à l’aide d’exercices conçus pour améliorer les fonctions cognitives.
- Une bonne hygiène de vie : une alimentation équilibrée, une activité physique régulière et un sommeil suffisant contribuent à la bonne santé de votre cerveau.
7. D’autres formes d’intelligence comptent-elles aussi ?
Oui, au-delà du QI et du QE, de nombreuses formes d’intelligence ont leur importance. La théorie des intelligences multiples du psychologue Howard Gardner en met en avant plusieurs autres, chacune importante à sa manière :
- Intelligence linguistique : Essentielle pour les personnes qui écrivent, prennent la parole en public ou enseignent, elle permet de communiquer efficacement et d’exprimer clairement ses idées.
- Intelligence logico-mathématique : Pensez aux scientifiques, aux ingénieurs et aux analystes. Elle est à la base de la résolution de problèmes, du raisonnement logique et des compétences mathématiques.
- Intelligence spatiale : Importante pour les architectes, les artistes et les designers, elle permet de visualiser des objets et de les manipuler mentalement dans l’espace.
- Intelligence musicale : Si vous pratiquez la musique, composez ou exercez en musicothérapie, elle est particulièrement précieuse. Elle permet de comprendre et de créer des structures musicales. Notons également qu’un lien entre la musique et le QI a été démontré.
- Intelligence corporelle-kinesthésique : Essentielle pour les athlètes, les danseurs et les chirurgiens, elle permet d’utiliser efficacement son corps pour se mouvoir et coordonner ses gestes.
- Intelligence interpersonnelle : Cruciale pour les responsables d’équipe, les thérapeutes et les enseignants, elle permet de comprendre les autres et d’interagir efficacement avec eux.
- Intelligence intrapersonnelle : Si vous vous intéressez au développement personnel et à l’introspection, elle vous aide à mieux vous comprendre et à mieux gérer votre vie.
- Intelligence naturaliste : Utile pour les biologistes, les spécialistes de la protection de la nature et les éducateurs en milieu naturel, elle permet de reconnaître et de classer les plantes, les animaux et d’autres éléments de la nature.
Si la théorie de Gardner ne classe pas explicitement le QI et le QE, ces notions sont néanmoins liées aux formes d’intelligence qu’elle décrit.
D’un côté, le QI (quotient intellectuel) recouvre principalement les intelligences logico-mathématique et linguistique. Il porte sur la résolution de problèmes, le raisonnement et la compréhension d’idées complexes.
De l’autre, le QE (quotient émotionnel) est étroitement lié aux intelligences interpersonnelle et intrapersonnelle. Il met l’accent sur la conscience des émotions, l’empathie et la capacité à réguler ses propres émotions.
Chaque forme d’intelligence joue un rôle important selon le contexte. Par exemple, un responsable doté d’une forte intelligence interpersonnelle peut inspirer et diriger efficacement une équipe, tandis qu’un scientifique doté d’une forte intelligence logico-mathématique peut exceller dans la recherche et l’innovation.